Note de lecture

Sigolène Vinson, avec une aquarelle de Catherine Meurisse, La requine, éds. Le tripode

Pierre Kropotkine, Sur la littérature russe, avant-propos, notes & traduction Renaud Garcia, Paris, Nada, 2025, 432 p., 22 euros.

Le prince anarchiste russe Pierre Kropotkine (1842-1921) est explorateur, zoologiste, anthropologue, géographe et géologue. Il a quitté la Russie tsariste en 1876 et réside en Angleterre depuis 1886.  C’est donc un savant reconnu internationalement, malgré son engagement révolutionnaire. Alors que le socialisme pour lequel il s’est battu jusqu’à son dernier jour demeure un trésor perdu, de plus en plus de personnes éprouvent le besoin de le lire, ou de le relire, car il symbolise une époque, celle qui précède la guerre de 1914-1918, où celui-ci était « quelque chose d’humain, de populairement concevable, de simplement destiné à ce que l’homme a de meilleur[1] », avant qu’il devienne le contraire de ce qu’il devrait être, entre les mains de Lénine, Mussolini, Staline, Hitler et de tant d’autres politiciens ou dictateurs qui s’en sont revendiqués.

Ce regain d’intérêt pour l’œuvre de Kropotkine voit nombre de ses livres les plus connus revenir dans les librairies. Ces dernières années, les éditions Nada, avec la complicité de Renaud Garcia à qui l’on doit plusieurs études sur le théoricien du communisme anarchiste[2], rééditent, et de fort belle manière, ses principaux ouvrages : Agissez par vous-mêmes (2019) ; L’Entraide – Un facteur de l’évolution (2020) ; La Conquête du pain (2022) ; Paroles d’un révolté (2023) ; Mémoires d’un révolutionnaire (2024)[3]. S’y ajoute désormais un ouvrage qui était jusqu’alors inédit en français, consacré à la littérature russe. Ce volume a d’abord été publié en anglais, à Londres, en 1905 sous le titre Ideals and Realities in Russian Literature. Il est le résultat d’une série de conférences littéraires données dans plusieurs villes du nord-est des États-Unis de février à mai 1901 à l’invitation du Lowell Institute de Boston, une fondation qui dispense des conférences gratuites depuis 1839.

Dans son introduction, Kropotkine débute par un éloge de la langue russe avant de brosser un vaste panorama, de la littérature populaire des premiers temps jusqu’au début du XIXe siècle.  Après ce chapitre introductif, vont suivre sept autres qui s’intéressent successivement à Pouchkine et Lermontov, Gogol, Tourgueniev et Tolstoï, Gontcharov, Dostoïevski et Nekrassov, puis le théâtre, les romanciers populaires pour terminer avec la littérature politique et les romanciers du début du XXe siècle. Ce vaste ensemble est sous-tendu par l’idée que « la création littéraire manifeste la résistance populaire à la puissance sclérosante du trône et de l’autel », comme le souligne le préfacier. Quant à l’histoire de la Russie elle-même, il faut rappeler qu’avant l’invasion mongole du XIIIe siècle, le pays connaît une organisation politique fédéraliste et communaliste. Par la suite, elle se transforme en un État centralisé soutenu par l’Église, tout en conservant des traces communalistes que le pouvoir s’emploiera à réduire. Sur le long terme, on retrouve constamment cette tension entre fédéralisme et centralisme, démocratie et dictature dans l’histoire russe. Inutile de dire de quel côté penche Kropotkine…

Un florilège de remarques démontre aisément toute la richesse du livre. Ainsi, parlant de Tourgueniev, il écrit que « la caractéristique majeure de son génie poétique réside non pas tant dans ce sens de la beauté qu’il possédait à un si haut degré, que dans le contenu hautement intellectuel de ses créations ».  Ou quand il déclare que celui-ci « voulait peindre dans ses couleurs véritables la vacuité – en fait l’imbécillité – de cette caste de bureaucrates entre les mains desquels la Russie devait tomber pour les vingt années à venir ». Kropotkine touche juste quand il évoque Oblomov, le célèbre roman de Gontcharov, comme « la suprême poésie de la paresse, engendrée par des générations de propriétaires terriens ». Ou quand il dit de Nekrassov que « l’amour qu’il porte au peuple constitue le fil rouge de toute son œuvre ».

Parmi tous les écrivains mentionnés, il faut faire une place à part à Tolstoï, « le plus grand écrivain russe de notre époque » : « aucun homme depuis l’époque de Rousseau, écrit-il, n’a aussi profondément bouleversé la conscience humaine que Tolstoï dans ses œuvres morales » car « il a traité courageusement les dimensions éthiques des questions les plus brûlantes, d’une façon si puissante que quiconque l’a lu ne saurait oublier ou négliger ces questions ». On lira aussi avec le plus grand intérêt les réflexions de Kropotkine sur l’éthique chrétienne de Tolstoï. Mais ses analyses sur les autres écrivains évoqués dans ce livre sont tout aussi pertinentes, qu’ils les apprécient, ou un peu moins comme Dostoïevski. Quant à certaines d’entre elles, elles sont prémonitoires. Ainsi, il cite Gorki disant : « comme toute chose au monde, la poésie perd sa sainte simplicité dès qu’on en a fait un métier ». Qu’aurait-il dit d’un Gorki qui, devenu écrivain officiel du pouvoir en URSS, se fera le chantre de Staline, des plans quinquennaux, mais aussi du travail forcé pour la construction du canal de la mer Blanche ? Kropotkine termine son panorama de la littérature russe avec Tchékhov qui, selon lui, est parvenu « à représenter les tares de la nature humaine dans notre civilisation actuelle, et tout particulièrement l’échec flagrant, la banqueroute des hommes éduqués confrontés à la mesquinerie totale de la vie ordinaire ».

D’une grande richesse, agréable à lire, informé et nuancé, reliant avec talent littérature, histoire et société, ce livre surprendra les amateurs de Kropotkine qui ignoraient cette facette de son œuvre. Ils y vérifieront, s’il en était besoin, sa culture et sa hauteur de vue. Au-delà, toutes les personnes qui s’intéressent de près ou de loin à la littérature russe jusqu’au début du XXe siècle y trouveront une introduction de haut vol.

Charles Jacquier

[1] Lire André Prudhommeaux, « Utopie socialiste, trésor perdu », Brasero, n° 5/2025, p. 29.

[2] Notamment : La Nature de l’entraide. Pierre Kropotkine et les fondements biologiques de l’anarchisme, ENS Éditions 2015 ; Pierre Kropotkine ou l’économie par l’entraide, Le Passager clandestin, 2019.

[3] Ajoutons, dans une autre collection : Le Communisme anarchiste (Nada, 2026) qui regroupe deux textes inédits en français.

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