Note de lecture

Sigolène Vinson, avec une aquarelle de Catherine Meurisse, La requine, éds. Le tripode

La requine, Sigolène Vinson, avec une aquarelle de Catherine Meurisse, éditions Le tripode, juin 2026, 176 pp., 19€

Catabase

La requine commence par une traversée du Styx : Sigolène Vinson, Charon d’elle-même, franchit la mer intérieure de Berre, des limbes « sans contour, sans contraste, […] un monde immobile, presque inerte » sur un paddle sélachimorphe à l’aileron piteusement tourné vers les eaux mortes et les boues du fond (entre « six et neuf mètres »).

Une dorade vient crever le marasme et l’anoxie, déclenchant le ballet tourbillonnant d’un récit qui brassera jusqu’à l’étourdissement les eaux infernales avec celles d’une traversée pascale de la Mer Rouge, au symbolique, mais aussi au propre.

Odyssée

Une Odyssée en somme — le livre s’ouvre sur une dédicace à un Ulysse, jeune capitaine de l’étang trop tôt reparti — au minimum initiatique, que Sigolène Vinson relit d’elle-même, depuis son enfance dans la Corne (la dent ?) de l’Afrique jusqu’à sa vie d’aujourd’hui sur les rives de l’Étang de Berre. Nous sommes ainsi embarqués dans le vaisseau d’une mystérieuse et antique requine pour traverser les complexes stratifications d’un récit qui nous fera visiter les gouffres de créatures proprement abyssines, ceux de mégalodons hydroélectriques ou sidérurgiques (j’ai pensé au prologue de Deer hunter) ou, sobrement, simplement, mais frontalement revisités, ceux de la tragédie qui a frappé les hommes et les femmes de la rédaction de Charlie Hebdo.

Plus profondes encore, dans le temps comme dans la distance kilométrique, remontent les nappes nourricières des ébahissements enfantins, les premières craintes sacrées au spectacle des grands fauves marins, les merveilles colorées des nudibranches ; et il y a les oiseaux, beaucoup d’oiseaux : d’autres courants du récit passent en effet par les « eaux du ciel » puisque ses pages sont jalonnées d’extraits des Oiseaux d’Aristophane (ceux-ci désignent d’ailleurs comme la plus fortunée des villes une cité mystérieuse des bords… de la Mer Rouge), lesquels entrent en dialogue avec l’avifaune de l’étang ; gent ailée qui, là n’est pas la moindre de ses grâces, nous force obstinément à redresser la tête.

Et in Arcadia ego

Or dans les Enfers gréco-latins — un terme qui désigne simplement le monde inférieur — le Tartare est riverain des Champs Élyséens ; et c’est à cette charnière que le récit de Sigolène Vinson se fait le plus puissant et le plus révélateur de l’homme, ce milieu entre deux abîmes : les strates de l’abîme et de l’éther, de la violence nihiliste et des extases océaniques communiquent et s’interpénètrent les unes avec les autres en des porosités qui se peuvent faire métamorphoses : un grèbe apparaît requin, l’Étang se fond avec le Lac Assal, la « pilleuse » candide — vite innocentée — côtoie le Perken de la Voie Royale, la mer intérieure de Berre s’accouple à la mer utérine de la requine… De ce point de vue j’ai trouvé bien des analogies entre Sigolène Vinson et Nastassja Martin, ces deux épargnées, ces deux traverseuses de règnes. Ces télescopages culminent jusqu’au vertige, jusqu’au malaise en vérité, lorsque Sigolène Vinson nous dévoile les synchronicités qui rattachent les deux Chérif au Yémen.

Semences de dents

Ce qui, au bout du compte fait l’unité entre ces mitoyennetés, ce sont les dents ; lien parfois terrible, sur la scène de l’attentat ; ou merveilleux : les requins de l’enfance ont suivi la narratrice jusque sur les rives de l’étang, jusque dans les murs entre lesquels elle habite et au sein desquels elle écrit… Catherine Meurisse, sur la couverture du livre, a eu le génie de saisir tout cela à la fois en une seule aquarelle — mais il faudrait dire vision : Sigolène Vinson y trône sur un trône-dent, reine dont on imagine la tête ceinte par elle-même d’une couronne de dents de requin, ainsi qu’elle le fait à un endroit du récit ; seulement, ce n’est pas à la manière d’une altesse qu’elle y trône mais, bien au contraire, dans la paisible assise d’un bouddha khmer, aux yeux grand-ouverts celui-ci.

Toutes ces dents semées en terre, telles les dents du dragon qui ont fait naître les Spartes de la légende, ont donc fini par germer elles aussi, pour se métamorphoser en fruits d’humanité inespérés : sur le rocher de safre siège désormais une femme qui a su sonder sa mort et ses morts avec assez de sagesse pour enfin mieux ‘régner’ sur son histoire et, du haut de celle-ci, voir se dégager l’horizon.  

Karim De Broucker, revue Phœnix

Karim de Broucker, Y, éditions unicité

Y — simple et nue, je la regarde me regarder, m’appeler longtemps avant même d’ouvrir le livre. Elle ressemble à un arbre s’extrayant d’un mur. À un corps incarné et flottant. Deux bras ouverts. Deux chemins qui se séparent. Une bifurcation…

lire plus

Giorgio Agamben, La Voix humaine, Nous

« Il n’est pas de sujet plus important pour les philosophes que la voix » écrit Giorgio Agamben dans ce livre important, fruit de cinquante années de réflexion sur le phénomène de la voix. ..

lire plus

Michèle Finck, La voie du large, éd. Arfuyen

Elaboré durant le repli planétaire qui fut le nôtre en 2020, face à la propagation du Covid-19, le nouvel ouvrage de Michèle Finck, La voie du large – tout aussi bouleversant que le précédent, La Ballade des hommes-nuages…

lire plus

Pia Petersen, Dog Fiction, éditions Plon

Nous sommes tous admiratifs depuis une bonne vingtaine d’années de l’immense talent de l’écrivaine Pia Petersen qui bien que née au Danemark où elle a vécu jusqu’à ses 18 ans a choisi la langue française pour réaliser son œuvre littéraire…

lire plus

Le Journal des Poètes, numéro 3, 2025

Le Journal de poètes #3 2025 évoque la mémoire de Léon-Gabriel Gros, dont l’un des poèmes majeurs, Phœnix, a fourni son titre à notre revue. Le dernier livre d’Isabelle alentour, Chaque jour je lie, je relie, y est également recensé.

lire plus

Jean-Jacques Gandini, Le procès Papon, Le passager clandestin

Le 8 octobre 1997 débutait le procès de Maurice Papon (1910-2007) devant la cour d’assises de Bordeaux, après des années de batailles juridiques. C’est en effet en 1981 que les premières plaintes avaient été déposées contre l’accusé pour « crimes contre l’humanité » à l’initiative de victimes ou de leurs descendants…

lire plus

Anne Mulpas, Macadam donna (ça me trouble), éditions de Corlevour

Au magnifique catalogue des poètes parus aux éditions de Corlevour, Anne Mulpas vient ajouter une voix très sûre et singulière qui prend ici racine en Terre, Terra, Gaïa ou tapis des vaches, en toutes sortes de décors plantés pour faire entendre en un recueil polyphonique les « trois protagonistes du vivier »

lire plus

John Reed, Broadway la nuit et autres écrits, Nada

Le livre de John Reed, 10 jours qui ébranlèrent le monde, a connu depuis sa première publication en 1919 à New York de nombreuses traductions et d’innombrables rééditions, devenant un best-seller international depuis plus d’un siècle. Actuellement, en France, il en existe deux éditions de poche et plusieurs brochées, la meilleure et la plus complète étant sans doute celle des éditions Nada…

lire plus

Howard Fast, La route de la liberté, Les bons caractères

Auteur fécond et divers, le romancier et scénariste états-unien Howard Fast (1914-2003), d’origine juive ukrainienne, est l’auteur d’une cinquantaine de romans et de plusieurs recueils de nouvelles. Adhérent du Parti communiste américain, il figure aussi parmi les victimes de la commission McCarthy.

lire plus

Mélusine Reloaded, Laure Gauthier, éditions José Corti

Jour chômé_un temps pour soi. Derrière la porte close, choisir un livre, se laisser appeler. MÉLUSINE RELOADED > une fée pour recharger les batteries, trouver des munitions, celles du vivre et du créer. Un conte écoféministe, un roman dystopique… oui sans doute… mais avant tout un geste.

lire plus

Gérard Macé, Silhouette parlante, éditions Gallimard, par Etienne Faure

Pour celles et ceux qui ont la chance de lire régulièrement Gérard Macé, c’est toujours le sourire aux lèvres qu’ils abordent un de ses nouveaux ouvrages. Car cette voix très distincte, distinguée, feutrée – et même féroce– nous a habitué à lire avec cette légère distance focale entre les lignes de la vie qu’il donne à voir sous forme d’essais, de notes, de déambulations, de colportages…

lire plus

François Bordes, Zone perdue, par Anne Mulpas

Zone perdue – fragments d’itinérance. Je reprends ma chronique. Sa première version date déjà d’il y a trois semaines. A L’ours & la vieille grille. Sa deuxième version s’impose après mon cheminement dans l’exposition Rothko. Me voici au troisième temps du texte, à moins que ce ne soit le quatrième, le centième…

lire plus

Étienne Faure, Vol en V, éditions Gallimard – par Anne Gourio

Comme on suit, fasciné, la trajectoire des oiseaux migrateurs, le dernier recueil d’Etienne Faure puise dans le ballet aérien de leur « vol en V » un sens de l’élan, du franchissement, du frayage qui se nuance en légères et souples inflexions au fil des espaces traversés à tire-d’aile…

lire plus

Frédérique Guétat-Liviani, Il ne faudra plus attendre un train, éditions LansKine – par Étienne Faure

Ce recueil emprunte son titre à l’une des trois parties qui le composent : si c’était le cas, (passe) ; il ne faudra plus attendre un train. En découvrant cette composition, on pense spontanément à un ensemble où viendrait s’intercaler le texte de (passe). Puis l’œil et l’oreille distinguent vite une même voix, dans ces deux pans, deux partis pris formels différents dans le cheminement de l’écriture de Frédérique Guétat-Liviani.

lire plus

Le journal des poètes 1/2022 – par Nicolas Rouzet

Le Journal des Poètes, numéro 1 de l’année 2022 – La langue est aussi frontière, nous dit Jean-Marie Corbusier, pratiquer un art, c’est toujours ouvrir quelque chose qui est présent autour de nous. C’est d’un même esprit d’ouverture que témoignent les poètes luxembourgeois auxquels est consacré le dossier présenté par Florent Toniello. Ici les langues dépassent les frontières, elles se chevauchent…

lire plus