Note de lecture

Y de Karim de Broucker, éditions unicité, 2026

Chronique de ciel qui lit, Anne Mulpas

Nommé. Être nommé.

Agar s’égare dans son désert trop plein. Une lettre pour titre. Une seule.

Y — simple et nue, je la regarde me regarder, m’appeler longtemps avant même d’ouvrir le livre. Elle ressemble à un arbre s’extrayant d’un mur. À un corps incarné et flottant. Deux bras ouverts. Deux chemins qui se séparent. Une bifurcation. De l’enfance, le sang remue, palpite mène à l’âge du choix — s’il en est un. Le recueil s’ouvre. C’est dit, c’est écrit : au premier embranchement, le monde se renifle :

ainsi va flairant / les visages / ma narine.

 Et le recueil avance par reconnaissances fugitives et cognitives. Une odeur. Un son. Lire le monde, s’y lier par la truffe et le pied.

…des cigües / à l’odeur de femme en sueur/j’avance nu/sous mes pas les escargots que j’écrase/ que je tue

La vie, la mort — le vide, palpable lui aussi.

Y

à la croisée d’un chemin, ciel qui lit suit non les souliers d’une demoiselle mais le son d’un collier rouge qui chante mieux que sa gorge elle-même. Se retrouve nez à nez avec I, un iota d’expérience. Une étincelle. Rime dans le plumage d’une tourterelle. Les pierres se libèrent de leur gangue de glaise. Dans l’I, l’épouvantable, l’interdit, les tentations (trois, soyons précis !)

comme si/ne m’autorisais à jouir de la vie qu’en me la/ravissant

un spectre que je me forge

 Qui saisit qui ? Est-ce l’œil, l’oreille , la langue; l’infime membrane de _ quoi ? De quelle matière sommes-nous faits, de quel bois alimenter la page à venir de la joie ? Une litanie des tissus (« baptiste », « percale », « byssus », « organdi », « linon », etc.), une théorie sensible de la membrane. Tout paraît hanté par cette question : de quoi sommes-nous séparés ?

V se plante alors dans la page, soutenu d’un verbe de quatre lettres en minuscules et grasses abysses :

tuer

la peur s’éduque, bourgeonne en ses racines : éteindre un feu, veiller, défendre, avoir l’œil sur… rebond de la tête et du cœur, l’œil chute sur quatre autres lettres, celles de

voir — et dès lors le mot ramifie.

De l’œil et de la mort, poème, son radical. Tuer et voir secrètement reliés, dès lors Rame à Saint-Charles, tout le monde regarde :

avec dans l’oreille comme unique repère / de la folle vitesse sous la rame le souffle des roues puisque nous sommes tous bien incapables de renoncer à voir

L’inquiétude pointe plus aigüe quand Boulevard Notre-Dame, poème pour l’amie défunte, fenêtres manques-à- voir, des trous dans le réel nous happent. Les lieux sont une chambre de résonance où quelque chose d’intérieur se manifeste. Ciel-qui-lit ne rêve pas : elle a vu la chair, la nageoire, l’apparition. Livre en main, nulle preuve pourtant ne tient. Le regard est souffrance. Torture. Accident. Vision imposée. Quand enfin survient mistral. Le vent traverse le monde. Les arbres, les racines, les fissures et soudain :

prive / les animaux sauvages / du sens de la vue.

Les lieux cessent d’être des lieux. Ils deviennent davantage qu’eux-mêmes. Et ce souffle porte sa révélation :

regarder / pour baigner // voir / pour ne pas vivre.

Livre de questions (un sourire pour Edmond Jabès) L’angoisse circule entre les êtres comme une sève obscure. Elle passe du tronc au corps. Du corps à la pierre. De la pierre au paysage. Elle change de forme sans jamais disparaître. Sous le poirier, une blessure. Sous la blessure, une mémoire. Sous la mémoire, un manque. Sous le manque, une voix, presque inaudible.

Alors, comment nommer ce qui se retire ? Comment parler de l’absence, son entaille, sans la refermer ? Comment continuer à adresser la parole à ce qui semble s’être tu ? Avec une autre lettre.

C de la convocation. Des comptes. Des (re)commencement. Des seuils. Cercle demi-ouvert comme si le poète revenait sans cesse vers un endroit très ancien de la parole. Au « canto » peut-être. Un endroit où l’être-monde n’est pas encore tout à fait séparé de ce qui le traverse. « Les yeux du Seigneur sont en tout lieu. » (Proverbes 15,3) Les frontières absorbent l’errance, épongent la résistance. Et la peur, en exergue, est, elle aussi, d’une énonciation simple et nue : j’ai peur et bien sûr mémorielle :

à l’idée de penser / contre ce que père / m’a appris de dieu / je tremble

Faute et filiation. À la troisième place de l’alphabet, trouver son endroit dans l’envers de la perception :

inversement aussi puissant / que le bond en arrière hors la mort

Alors A.

L’alphabet dans le désordre des flots pousse toujours plus loin l’immersion. Marée d’arbres, d’insectes, de rues et de corps. Comme un poisson, ciel qui lit éprouve la

naissance de ses branchies, le mouvement incongru de ses nageoires. Une autre

« idée » suit son courant, l’angoisse est éclosion :

l’agonie / se présente sous forme de mille éclosions colorées

Le poème demeure dans l’ouverture. Dans la déchirure. Dans ce moment fragile où quelque chose affleure sans se laisser saisir. Et c’est là que la lecture devient peut-être la plus belle, la plus forte. Dans la possibilité de demeurer auprès de l’énigme. Sans impatience. Comme on veille un feu. Ou comme on regarde tomber la lumière sur un mur en fin d’après-midi. En cette cinquième lettre choisie, étrangement la couleur imprègne la conscience, les émotions se teintent et se nuancent. Ce que nous offre M, ce n’est pas que Marseille mais mille couleurs, mille changements d’état. La couleur vit, elle migre, la piste reprend en dialogue du vertige > feuille ® fruit ; vivant ® mort ; jour ® nuit ; corps ® souvenir ; naufrage ® disparition ; enfance ® apparition ; eau ® lumière ; ville ® vision.

love
GLADIVS
γένετο

amour
glaive
est devenu

Ce n’est plus métamorphose mais contamination. Toujours, lumineuse au fil des pages, sorry pour les références pêle-mêle : la lumière comme un lys / la lumière comme un lierre / un faible point de braise / barattée de lumière / le soleil blanc ou bien encore l’aube souveraine.

La mort n’assombrit rien. Au Jardin du tombeau, elle réunit même plus qu’elle ne sépare. À la sixième station du recueil. Une dernière lettre comme un dernier foyer qui pourrait être le premier. D comme ce qui demeure, ce qui se dépose. Ce qui se transmet en déchirures fécondes :

visage-femme monté / au tranchant de l’abîme

Présence approchée, pressentie, désirée, parfois crainte, mais rarement saisie… Alors quelle absence, quelle traversée épelle-t-on ? À la fin du recueil de Karim de Broucker, la lettre Y est toujours là, flottante derrière mes yeux. Bras ouverts, intime bifurcation, elle continue d’ouvrir je ne sais quelle promesse.

Anne Mulpas

Paris, 22 juin 2026

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