Note de lecture

Victor Serge, Les hommes dans la prison, Libertalia, 2025, 320 p.

En 1930, quand ce roman est publié pour la première fois chez Rieder, Victor Kibaltchitch, dit Victor Serge (1890-1947), alors âgé de quarante ans, a déjà derrière lui une longue vie militante. Né en Belgique d’un couple d’exilés russes, il a d’abord été anarchiste individualiste dans son pays natal, puis en France[1]. Il y devient, avec sa compagne d’alors Rirette Maîtrejean, l’animateur du journal individualiste l’anarchie (sans majuscule). Dans le cadre de l’affaire de la « bande à Bonnot », il sera arrêté en 1912 et inculpé pour recel d’armes volées et association de malfaiteurs, cette dernière accusation étant d’ailleurs abandonnée au cours du procès. À l’issue de celui-ci, il est condamné le 27 février 1913 à cinq ans de réclusion et cinq ans d’interdiction de séjour alors qu’il aurait dû être acquitté comme sa compagne. Mais son refus de collaborer avec la police et de se désolidariser, malgré ses désaccords, de ses camarades impliqués dans l’affaire entraînent cette peine sévère. À sa sortie de prison, le 31 janvier 1917, il se rendra peu après en Espagne à cause de son interdiction de séjour, puis revenu clandestinement en France et arrêté, il finira par rejoindre la Russie en 1919. Il adhère alors au parti bolchevik et sera jusqu’en 1925 un membre de l’appareil du Komintern, l’Internationale communiste, à Berlin puis à Vienne. À son retour en URSS, il adhère aux thèses de l’Opposition de gauche et sera exclu en 1928 et brièvement incarcéré.

C’est juste après sa libération qu’il est terrassé par une terrible douleur abdominale qui, durant vingt-quatre heures, le place « en tête à tête avec la camarde[2] ». Victime d’une occlusion intestinale, il médite sur son lit d’hôpital et se promet, s’il en réchappe, d’écrire, et encore écrire. Après avoir considéré la littérature comme une « chose bien secondaire » au moment de la Révolution russe, il estime, presque dix ans plus tard, qu’il peut désormais « donner sur ce temps des témoignages utiles[3] ». Il précise un peu plus loin que « le banal roman français en particulier, avec son drame d’amour et d’intérêt centré au mieux sur une famille, m’offrait l’exemple à ne suivre en aucun cas », avant d’ajouter : « Mon premier roman n’eut pas de personnage central ; il ne s’agit ni de moi ni de quelques-uns, il s’agit des hommes et de la prison[4]. »

Cette description lapidaire correspond parfaitement au contenu de ce roman. Dédié à son fils Vlady et composé de trente-six courts chapitres, il démarre par l’arrestation du futur prisonnier et se termine par la libération du détenu. On suit ainsi l’intégralité de son parcours carcéral dans son intégralité. Les étapes en sont souvent glaçantes mais elles sont décrites sans la moindre trace de pathos et toujours avec distanciation et justesse. Le roman n’a pas de personnage principal, si ce n’est la prison elle-même et son implacable mécanisme destructeur. Lors de sa sortie, le premier individu vivant que croise le détenu libéré est « l’homme des tranchées » car la guerre bat son plein. Sans doute, faut-il voir dans cette rencontre entre l’ex-détenu marqué par son incarcération et le soldat témoin d’une guerre atroce l’origine d’une expression qui revient souvent chez Victor Serge : « un monde sans évasion possible ». Sa vie durant, Serge s’employa pourtant à tenter d’en sortir, nous laissant, malgré ses erreurs, une œuvre indispensable à nulle autre pareille, tant sur le plan littéraire que politique.

Charles Jacquier

[1] Lire Claudio Albertani, Le jeune Victor Serge. Rébellion et anarchie 1890-1919, Montreuil, Libertalia, 2025.

[2] Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire 1905-1945, Montréal, Lux, 2010, p. 326.

[3] Ibid., p. 327.

[4] Ibid., p. 328-329.

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