Note de lecture

Noëlle Mathis, Je parle pas la langue, éditions Isabelle Sauvage

Se faire choper gentiment par une voix amicale, familière — « Moi, j’écris des trucs ». Sourire.
Premier mouvement de ciel-qui-lit, une réponse du tac au tac — Vas-y, dis-moi voir.

Alors rewind !

Générique
Une odeur de fiction
première de couv’ et épigraphes (Ithaque de Constantin Cavafis et Alphabet de Inger Christensen), et puis premier poème :
Hollywoode
En un « e » le mot mythique devient matière malléable. En un « e » plus que discret, ça joue, s’est joué, s’est rejouable. Ça ouvre comme un travelling peut-être déjà conscient de ses artifices… Une odeur de fiction installe d’emblée un paysage qu’on fabrique autant qu’on le traverse. Les premières pages déplacent le regard — enlever John Wayne, c’est déplier le décor — et quelque chose d’intime affleure dans cette mise à nu du cinéma. On entre dans un monde où voir, c’est déjà monter, découper, réécrire.
La numérotation ne sert pas à “organiser” au sens classique, mais à enchaîner, à relancer. On est du côté du séquencement, presque du storyboard ou du rush. Dans et dès Hollywoode, par exemple, le « 1 » installe un principe (retirer John Wayne, déplacer le décor) tandis que le « 2 » vient compliquer, salir, rendre l’opération moins propre (le cadavre, le décor qui résiste, les restes). Du coup, chaque fragment agit comme une prise différente d’un même geste : voir / fabriquer / enlever / rater.
Très vite, ô joie, le lien se tisse, comme si la voix du recueil venait déplacer d’une pichnette l’angle de lecture, qu’ainsi s’ouvraient des seuils, et d’autres seuils, et d’autres seuils… Opéra, Danse, Rituel, Forêts, Fable. (…)
Les titres eux-mêmes installent un régime mouvant/mouvementé. Ce ne sont pas des thèmes, mais comme des modes d’entrée, presque des consignes perceptives qui permettent d’accueillir autant — « L’amour, laissez-moi rire ! » que « Le paradis, c’était pas compliqué ».
Une odeur de fiction ne raconte pas : il monte. Les scènes apparaissent, coupent, se succèdent sans transition explicite. Un élan traverse, disparaît. Une mère écureuil attend, regarde vers un hors-champ. Le poème procède par plans, par surgissements, par disparitions — un cinéma sans narration, une caméra intérieure qui ne stabilise rien.
Dans le même mouvement, quelque chose relève de la danse. Pas comme motif, mais comme principe d’enchaînement. Déplacements, suspensions, reprises. Les textes avancent par gestes plutôt que par idées — la pensée surgit du geste lui-même.
Une odeur de fiction
et des états intermédiaires, où l’attention ne se fixe pas mais circule.
« Nous y entrons comme dans une sieste. »
Chaque poème commence déjà ailleurs, dans un autre monde, un autre régime de pensée. Hors-champ.
La lecture se maintient dans une forme d’instabilité active. La langue parfois se retire légèrement — « les langues qu’on y parle… exprès pour qu’on ne les comprenne pas » — comme si comprendre trop vite était une manière de rater. Ciel-qui-lit accepte le retrait, l’opacité douce, aussi grave que joyeuse. Par-dessus l’épaule, passe fugitivement l’ombre de Wittgenstein : le langage ne décrit pas simplement le monde, il en conditionne aussi les limites… (un « truc » dans le genre / même sourire qu’en intro).
Et puis le recueil resserre.
Le corps revient au premier plan : « Le genou. Le coude. Le larynx. Le sang. » La fragilité est distribuée, sans emphase, presque cartographiée. Le réel affleure sans hiérarchie. Une phrase trouvée sur une porte : « tu m’as quitter sans savoir que ma vie c toi ». Le monde s’écrit lui-même, avec et sans nous, et le livre le laisse entrer tel quel, au même niveau qu’une scène de forêt ou qu’une proposition sur l’origine.
« L’origine du monde est un groupe nominal. » (…)
« L’opposé de l’origine du monde, c’est la fin du monde (il est possible en ce siècle que tout le monde y soit) »
La phrase ouvre un plan où la langue fabrique autant qu’elle nomme. Rien ne se fixe, tout circule. Il y a aussi des gestes d’enfance — ramasser, cueillir, regarder tuer — qui ne relèvent ni de la nostalgie ni du récit, mais d’une pratique, d’une inscription dans le vivant. Le livre ne hiérarchise pas : il juxtapose, il laisse coexister.
Une odeur de fiction.
De l’odeur & des bruits.
Ça circule du trivial au tragique sans prévenir. Un rire et presque aussitôt, ça tenaille sec. Peu à peu, ce qui se dessine en-dedans n’est pas un discours, mais une manière de traverser les jours.
Trottoir, fatigue, argent, transports. « Je me tiens dans le brouillard. » Ce n’est pas une perte. C’est une condition. Lire et accepter une désorientation légère, contrôlée, où rien ne se stabilise jamais tout à fait. Dans la langue, parce que dans la vie. Comme un souhait, une prière :

« Rivière
qui charrie des cieux et de l’enfance
arrose mes yeux adultes
(.)
berce mes réveils
toi qui inverses le monde »

Chronique de ciel-qui-lit, Anne Mulpas
Avril 26

Pia Petersen, Dog Fiction, éditions Plon

Nous sommes tous admiratifs depuis une bonne vingtaine d’années de l’immense talent de l’écrivaine Pia Petersen qui bien que née au Danemark où elle a vécu jusqu’à ses 18 ans a choisi la langue française pour réaliser son œuvre littéraire…

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Le Journal des Poètes, numéro 3, 2025

Le Journal de poètes #3 2025 évoque la mémoire de Léon-Gabriel Gros, dont l’un des poèmes majeurs, Phœnix, a fourni son titre à notre revue. Le dernier livre d’Isabelle alentour, Chaque jour je lie, je relie, y est également recensé.

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Jean-Jacques Gandini, Le procès Papon, Le passager clandestin

Le 8 octobre 1997 débutait le procès de Maurice Papon (1910-2007) devant la cour d’assises de Bordeaux, après des années de batailles juridiques. C’est en effet en 1981 que les premières plaintes avaient été déposées contre l’accusé pour « crimes contre l’humanité » à l’initiative de victimes ou de leurs descendants…

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Anne Mulpas, Macadam donna (ça me trouble), éditions de Corlevour

Au magnifique catalogue des poètes parus aux éditions de Corlevour, Anne Mulpas vient ajouter une voix très sûre et singulière qui prend ici racine en Terre, Terra, Gaïa ou tapis des vaches, en toutes sortes de décors plantés pour faire entendre en un recueil polyphonique les « trois protagonistes du vivier »

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John Reed, Broadway la nuit et autres écrits, Nada

Le livre de John Reed, 10 jours qui ébranlèrent le monde, a connu depuis sa première publication en 1919 à New York de nombreuses traductions et d’innombrables rééditions, devenant un best-seller international depuis plus d’un siècle. Actuellement, en France, il en existe deux éditions de poche et plusieurs brochées, la meilleure et la plus complète étant sans doute celle des éditions Nada…

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Howard Fast, La route de la liberté, Les bons caractères

Auteur fécond et divers, le romancier et scénariste états-unien Howard Fast (1914-2003), d’origine juive ukrainienne, est l’auteur d’une cinquantaine de romans et de plusieurs recueils de nouvelles. Adhérent du Parti communiste américain, il figure aussi parmi les victimes de la commission McCarthy.

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Mélusine Reloaded, Laure Gauthier, éditions José Corti

Jour chômé_un temps pour soi. Derrière la porte close, choisir un livre, se laisser appeler. MÉLUSINE RELOADED > une fée pour recharger les batteries, trouver des munitions, celles du vivre et du créer. Un conte écoféministe, un roman dystopique… oui sans doute… mais avant tout un geste.

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Gérard Macé, Silhouette parlante, éditions Gallimard, par Etienne Faure

Pour celles et ceux qui ont la chance de lire régulièrement Gérard Macé, c’est toujours le sourire aux lèvres qu’ils abordent un de ses nouveaux ouvrages. Car cette voix très distincte, distinguée, feutrée – et même féroce– nous a habitué à lire avec cette légère distance focale entre les lignes de la vie qu’il donne à voir sous forme d’essais, de notes, de déambulations, de colportages…

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François Bordes, Zone perdue, par Anne Mulpas

Zone perdue – fragments d’itinérance. Je reprends ma chronique. Sa première version date déjà d’il y a trois semaines. A L’ours & la vieille grille. Sa deuxième version s’impose après mon cheminement dans l’exposition Rothko. Me voici au troisième temps du texte, à moins que ce ne soit le quatrième, le centième…

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Étienne Faure, Vol en V, éditions Gallimard – par Anne Gourio

Comme on suit, fasciné, la trajectoire des oiseaux migrateurs, le dernier recueil d’Etienne Faure puise dans le ballet aérien de leur « vol en V » un sens de l’élan, du franchissement, du frayage qui se nuance en légères et souples inflexions au fil des espaces traversés à tire-d’aile…

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Frédérique Guétat-Liviani, Il ne faudra plus attendre un train, éditions LansKine – par Étienne Faure

Ce recueil emprunte son titre à l’une des trois parties qui le composent : si c’était le cas, (passe) ; il ne faudra plus attendre un train. En découvrant cette composition, on pense spontanément à un ensemble où viendrait s’intercaler le texte de (passe). Puis l’œil et l’oreille distinguent vite une même voix, dans ces deux pans, deux partis pris formels différents dans le cheminement de l’écriture de Frédérique Guétat-Liviani.

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Le journal des poètes 1/2022 – par Nicolas Rouzet

Le Journal des Poètes, numéro 1 de l’année 2022 – La langue est aussi frontière, nous dit Jean-Marie Corbusier, pratiquer un art, c’est toujours ouvrir quelque chose qui est présent autour de nous. C’est d’un même esprit d’ouverture que témoignent les poètes luxembourgeois auxquels est consacré le dossier présenté par Florent Toniello. Ici les langues dépassent les frontières, elles se chevauchent…

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