Note de lecture

Pia Petersen : Dog fiction, éditions Plon

A propos du nouveau roman de PIA PETERSEN

DOG FICTION www.plon.fr, avec le soutien du CNL 19 € en numérique et 21 € édition papier, contact presse : 06 72 79 79 96 albertine.villeneuve@editions-plon.com,

Editions PLON 256 pages en librairie depuis le 26 février 2026

Nous sommes tous admiratifs depuis une bonne vingtaine d’années de l’immense talent de l’écrivaine Pia Petersen qui bien que née au Danemark où elle a vécu jusqu’à ses 18 ans a choisi la langue française pour réaliser son œuvre littéraire. Elle nous a donné à lire depuis 2000, écrits dans une langue française à la fois très contemporaine et magistrale une douzaine de romans très audacieux qui de notre point de vue font d’elle la plus importante romancière de langue française du 21ème siècle ? Je n’hésite pas à le dire. Elle est déjà bien connue du public, certes, mais pas comme elle devrait l’être. Sans doute est-ce du à sa personnalité très discrète, pas du tout narcissique, et particulièrement humaine et bienveillante à l’égard d’autrui. Elle aurait dû, de notre point de vue, prendre une ou un agent littéraire et elle serait devenue aussi connue que Houellebecq, je n’hésite pas à l’écrire.

Je me permets ici de rappeler ses principales publications : Le Jeu de la facilité, éditions Autres Temps, 2000. Parfois il discutait avec Dieu, Actes Sud, 2004. Une fenêtre au hasard, Actes Sud, 2006. Passer le pont, Actes Sud, 2007. Iouri, Actes Sud, 2008.Une livre de chair, Actes Sud, 2009. Le Chien de Don Quichotte, Editions La Branche, 2012. Un écrivain, un vrai, Actes Sud, 2013. Instinct primaire, Nil, col. « Les Affranchis », 2013. Mon nom est Dieu, Plon, 2014. Paradigma, Les Arènes, 2019. La Vengeance des perroquets, Les Arènes, 2022.

Elle n’a publié que dans d’excellentes maisons d’édition et j’ajoute que ses deux précédents romans publiés aux Arènes percent les paradoxes et les dérives majeures de nos sociétés actuelles états-uniennes et mondiales de façon époustouflante. Le fait que pendant des années Pia Petersen ait pu vivre plusieurs mois par an en Californie à Los Angeles lui a permis d’être aux avant-loges des transformations les plus préoccupantes de nos sociétés depuis le début de ce nouveau siècle.

DOG FICTION de Pia Petersen est un roman d’une intelligence et d’une imagination créative prodigieuse, car embrassant toutes les données des réalités actuelles concernant l’hubris et la démesure pathétique des humains et aussi captivant que les meilleurs romans d’aventures, prenant en compte toutes les questions qui ont trait au naturel animal et humain, aux barrières ou fausses barrières entre les règnes humain et animal, aux tabous concernant le ou les transformismes de toutes sortes, les interventions en chirurgie esthétique. Orlando Samson (Pia ne choisit jamais par hasard les prénoms et noms de ses personnages), chirurgien esthétique renommé devient « le meilleur ami de Yoda », son chien qu’il vient « d’humaniser » en lui donnant avec l’aide de son associé, Quentin Desouches, un visage humain et la capacité de parler. Et çà c’est le chien humain Yoda qui le dit lui-même et il précise : « j’avais le désir de devenir humain et je les suivis dans leur expérimentation, sans hésitation. »

L’opération a un immense retentissement, c’est un grand succès scientifique, mais quel monde inaugure-t-il pour les humains s’ils peuvent désormais « humaniser » les chiens qui étaient jusque là leurs animaux de compagnie qu’ils avaient commencé à coloniser en les éloignant progressivement de leur nature première et si de fil en aiguille, c’est le cas de le dire, ils en viennent ensuite à « humaniser », jusqu’à donner la capacité de parler à d’autres espèces animales ? Telle est l’une des multiples questions qu’aborde cet audacieux roman. Les débats au sein de la société se multiplient et s’intensifient brutalement et cela d’autant plus que c’est un milliardaire, le bien nommé Jason Busk, qui cherchant un moyen d’envoyer les hommes sur Mars, et pourquoi pas pour commencer des chiens humanisés, a financé le programme, le pilote, de cette innovante intervention chirurgicale dont seuls les hommes sont capables. Les religieux voient en ce chien l’incarnation du Diable et font tout pour le capturer et tenter par une nouvelle « contre-opération » de le faire revenir à son « naturel animal ». Les sans abris, les exclus du système, les étrangers, les sans papiers, tentent alors de sauver Yoda, ce chien traqué, car il les représente, il est devenu le symbole de celles et ceux qui sont rejetés par une société beaucoup trop normative. Yoda est à la fois le héros et le narrateur du roman, il s’adresse souvent au lecteur. Citons-le à différents moments du roman : « j’aurais voulu leur dire que je ne suis pas une chose mais un chien avec un visage et un cerveau et que je n’accepte pas, je n’ai jamais accepté et je n’accepterai jamais d’être appelé une chose pareille mais je ne dis rien. » (p.71) ou bien : « Aux yeux des animaux, je suis une anomalie. Mes odeurs sont différentes, chien et humain. Mon corps envoie alors des signaux que les chiens ne peuvent pas traduire. Ils ne savent pas si je suis ami ou ennemi et je deviens un risque. […] Je me dis que mes chances de survie parmi les chiens sont probablement plus élevées qu’avec les humains et j’espère que j’ai raison mais je n’en sais rien. » (p.81) […] J’ai bien compris que je n’aurai jamais une place à moi. Je vivrai dans les interstices de la société entre les mondes et je ne serai plus jamais ni ceci ni cela, je serai pour toujours entre. Je vais donc me construire un monde, de façon à en tirer parti, afin de survivre » (p.90) Mais que cela va être compliqué, éprouvant et difficile constate le lecteur qui se prend inévitablement d’un grand attachement pour cette créature en insécurité et en danger permanent. Pia Petersen va jusqu’à établir, à peine plus loin dans son roman, un dialogue entre un chien non transformé et Yoda, dialogue qui permet à ce dernier d’expliquer ce qu’il comprend des pathétiques contradictions de l’espèce humaine qui n’aime pas ce qu’elle est et rejette le socle de son architecture, à savoir la transformation, l’invention, la création, en pensant que la transformation de la matière est un crime et que les possibilités inventées représentent sa perte. Et Yoda, le chien transformé, continuera à nous surprendre tout au long du roman. Ainsi, nous dit-il, alors qu’il apprend beaucoup sur l’humain, il n’arrive pas à comprendre pourquoi il se déteste comme ça. N’est-ce pas parce qu’il se renie en tant qu’humain qu’il est violent, enclin à la guerre ? « Aujourd’hui il dit qu’il faut sauver la planète, qu’il faut revenir à son instinct primaire, à la source de son être. […] Mais est-ce que l’instinct primaire humain existe ? N’est-ce pas plutôt un mythe, une fiction que l’humain écrit sur lui-même, censée expliquer pourquoi il renie la vie avec autant d’obstination ? »  Vaste question philosophique en effet. Mais pourquoi un lecteur, comme je le suis parmi tant d’autres, trouverait-il cela incongru alors que depuis l’antiquité des hommes philosophes se sont, par provocation, eux-mêmes baptisés cyniques ou laissés qualifier de chiens, de cyniques? Les réflexions du chien humain Yoda sont tout à fait pertinentes car il a mieux que l’homme compris à quel point l’être humain est complexe, toujours inquiet « il a peur et souffre d’une culpabilité chronique.  Il fait trop d’efforts pour ce qu’il n’aime pas et pas assez pour ce qu’il aime. Il est étrangement paradoxal et contradictoire et finit toujours par prendre la mauvaise décision. (p.126).

Les chiens quant à eux, contrairement aux hommes, n’ont jamais eu l’idée de reculer dans le passé pour fuir le présent et refuser l’avenir. Les chiens observe Yoda lorsqu’il peut déambuler avec ceux qui se sont libérés de leurs maîtres essaient de trouver du plaisir à leur liberté, mais malheureusement ayant trop longtemps été conditionnés et dénaturés par leurs maîtres qui les nourrissaient ils constatent que la vie de chiens « libérés » est pénible et fatigante.  Certains voudraient retrouver une laisse, mais Yoda, humain, (trop humain ?) a compris qu’il était désormais trop tard pour la plupart de ses anciens congénères : trop âgés pour l’adoption et classés désormais chiens dangereux, ils seront euthanasiés. Et c’est moi qui ici pose cette question : combien de Harkis n’ont-ils pas été abandonnés et sacrifiés par leur colonisateur ? Et comment se libérer vraiment quand on a été colonisé ? On pense aux réflexions profondes d’Albert Memmi, illustre membre du PEN Club français à ce sujet.

Je vous laisse découvrir tant d’autres réflexions pertinentes que peut ainsi aborder avec malice et subtilité Pia Petersen grâce à Yoda le chien narrateur de  DOG FICTION, réflexions sur la prévisibilité ou l’imprévisibilité de l’homme, sur le naturel et l’organique, sur la prison ou la non prison de nos apparences, sur la possibilité de ressembler à l’idée qu’on a de soi en se choisissant à un moment précis dans le temps, sur la prison du regard des autres (on pense à Huit clos de JP Sartre), sur les impasses ou les impensés du capitalisme mortifère etc.

 

DOG FICTION à consommer sans modération !

Sylvestre Clancier
Président du jury du Grand Prix de la Critique littéraire
Président d’honneur du PEN Club français
Président de l’Académie Mallarmé et de la Fondation Emile Blémont Maison de Poésie

Le Journal des Poètes, numéro 3, 2025

Le Journal de poètes #3 2025 évoque la mémoire de Léon-Gabriel Gros, dont l’un des poèmes majeurs, Phœnix, a fourni son titre à notre revue. Le dernier livre d’Isabelle alentour, Chaque jour je lie, je relie, y est également recensé.

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Au magnifique catalogue des poètes parus aux éditions de Corlevour, Anne Mulpas vient ajouter une voix très sûre et singulière qui prend ici racine en Terre, Terra, Gaïa ou tapis des vaches, en toutes sortes de décors plantés pour faire entendre en un recueil polyphonique les « trois protagonistes du vivier »

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Auteur fécond et divers, le romancier et scénariste états-unien Howard Fast (1914-2003), d’origine juive ukrainienne, est l’auteur d’une cinquantaine de romans et de plusieurs recueils de nouvelles. Adhérent du Parti communiste américain, il figure aussi parmi les victimes de la commission McCarthy.

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Jour chômé_un temps pour soi. Derrière la porte close, choisir un livre, se laisser appeler. MÉLUSINE RELOADED > une fée pour recharger les batteries, trouver des munitions, celles du vivre et du créer. Un conte écoféministe, un roman dystopique… oui sans doute… mais avant tout un geste.

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Pour celles et ceux qui ont la chance de lire régulièrement Gérard Macé, c’est toujours le sourire aux lèvres qu’ils abordent un de ses nouveaux ouvrages. Car cette voix très distincte, distinguée, feutrée – et même féroce– nous a habitué à lire avec cette légère distance focale entre les lignes de la vie qu’il donne à voir sous forme d’essais, de notes, de déambulations, de colportages…

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Comme on suit, fasciné, la trajectoire des oiseaux migrateurs, le dernier recueil d’Etienne Faure puise dans le ballet aérien de leur « vol en V » un sens de l’élan, du franchissement, du frayage qui se nuance en légères et souples inflexions au fil des espaces traversés à tire-d’aile…

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Frédérique Guétat-Liviani, Il ne faudra plus attendre un train, éditions LansKine – par Étienne Faure

Ce recueil emprunte son titre à l’une des trois parties qui le composent : si c’était le cas, (passe) ; il ne faudra plus attendre un train. En découvrant cette composition, on pense spontanément à un ensemble où viendrait s’intercaler le texte de (passe). Puis l’œil et l’oreille distinguent vite une même voix, dans ces deux pans, deux partis pris formels différents dans le cheminement de l’écriture de Frédérique Guétat-Liviani.

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Le journal des poètes 1/2022 – par Nicolas Rouzet

Le Journal des Poètes, numéro 1 de l’année 2022 – La langue est aussi frontière, nous dit Jean-Marie Corbusier, pratiquer un art, c’est toujours ouvrir quelque chose qui est présent autour de nous. C’est d’un même esprit d’ouverture que témoignent les poètes luxembourgeois auxquels est consacré le dossier présenté par Florent Toniello. Ici les langues dépassent les frontières, elles se chevauchent…

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