Note de lecture

Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduit et présenté par Jean-Baptiste Para, éditions AEncrage & Co

Il y a des livres et des auteurs – des autrices – qui n’existent dans une langue que grâce à la conviction d’un traducteur qui décide d’endosser avec ténacité un ouvrage – une œuvre – pour le porter à la connaissance d’un public posté sur l’autre rive.
C’est ce que Jean-Baptiste Para, traducteur au long cours, ici du russe (*), vient nous offrir avec Les petits chameaux du ciel, ouvrage exceptionnel par sa teneur et sa place dans l’œuvre d’Elena Gouro, et qu’il présente avec une précision attentive. Une publication qui voit le jour avec la complicité d’un éditeur exigeant, sous une couverture à belle allure.

La force de l’ouvrage est assurément de réunir dans un même écrin les différentes faces de la création littéraire d’Elena Gouro qui fut poète et peintre et, nous rappelle J.-B. Para, « une figure de transition entre le symbolisme et le futurisme », au cœur du mouvement futuriste russe et d’un groupe d’avant-garde (notamment Vélimir Khlebnikov, David Bourliouk, Vladimir Maïakovski, Vassili Kamenski, Alexeï Kroutchenykh, Mikhail Matiouchine, son mari). On y découvre ainsi des poèmes, un Journal et des annexes comprenant une ébauche de texte rédigé au crayon, une préface de Mikhaïl Matiouchine ainsi qu’une lettre de Vladimir Khlebnikov.
Une poète à plusieurs faces dans l’écriture, dans l’expression artistique et dans la vie, celle d’une femme russe, née en 1877, seule femme poète du groupe futuriste qui participa à plusieurs publications collectives avant de mourir en 1913 d’une leucémie, à l’âge de 36 ans, après avoir achevé Les petits chameaux du ciel, son livre majeur.

L’ensemble des poèmes, dans une traduction annotée en fin de partie, réunit Les petits chameaux du ciel et les Autres poèmes extraits de l’almanach Les trois et du Vivier des juges. Des poèmes en prose et en vers, qui hésitent formellement, tirent parfois vers le dialogue, l’interpellation, la forme interrogative. On y goûte une langue vive, énergique, altruiste, détachée, où l’intime est présent mais sans cesse rapporté à l’échelle du monde et sa relativité temporelle, où l’infime et l’infiniment vaste se mêlent.

On y lit des fulgurances (« Et la fusibilité des rêves ?! »), des changements de vitesse de la voix et des changements de ton. Une détresse, peut-être portée par une écriture radicale et joyeuse où s’affirme une approche étonnée, « naïve » et subversive, « une douce et claire dissidence à l’égard du monde adulte » souligne J.-B. Para dans sa préface.

La personnalisation de la nature, l’identification et la fusion avec elle, est sans doute ce qui frappe le plus au premier abord : une appartenance à des éléments qu’elle tutoie volontiers à l’occasion : brouillard, soleil, eau, vent, sable, pluie, terre (« La terre parle aux pieds nus. »). Fusion jusqu’à la lassitude : « je n’aime presque plus les nuits blanches ! »
Le poème La forêt, par exemple, est une entrée inouïe dans l’espace, dans le temps et bientôt dans la masse des choses végétales. Le flux de la forêt est transmis au corps par la lumière, la chaleur et « quelque chose d’ancien, de très ancien va apparaître, – mais quoi, tu ne le sais pas toi-même. » Toute la forêt et les êtres s’observent : « tu vois alors que la simple campanule sur sa tige torse s’est retournée et te regarde. » Une telle personnification des plantes débouche sur une symbiose, une identification réciproque : « alors quelque part dans ton être, tu deviens en partie campanule, et la campanule devient un peu toi. » Et la fusion se fait totale : « Alors tu n’as plus envie de quitter la forêt ».

De cette symbiose avec la nature résultent des visions sans pareilles où l’œil de la peintre se mêle activement aux mots « entre les bouleaux noirs, le ciel rose dégelé.» Ou bien : « Ses cheveux flottent au vent comme le toupet de crin d’un cheval. » Ou encore : « un flocon de chaude lumière » ; « une mer rosissante » ; « Les dépôts de givre dormaient dans la nuit ».

C’est également une vision largement écologique, bien avant l’heure d’en faire cas, qui s’exprime ici, dans une filiation russe déjà très sensible chez les romanciers. Par exemple, à propos d’une bande littorale : « Pardonne-moi de souffrir pour toi / Quand un monde aveugle à ta beauté / Te fait outrage et coupe ta forêt. »
Une vision associée à la présence constante des saisons avec lesquelles les poèmes voient le jour, vivent, inséparables des sensations qui les génèrent et qu’ils restituent, mettant tous les sens en action dans des textes qui avancent souvent en spirale. Une avancée par répétition des mots, des structures syntaxiques, des interpellations : « Voilà pourquoi il faut se rendre à la lisière des troncs nus […] Voilà pourquoi il faut aller dans la forêt sur sa terre intacte et attendre ».
Conjointement à cet isolement presque sauvage et à cette appartenance à la forêt, s’exprime une défiance radicale vis-à-vis de l’humaine société des « gens fortunés » et de leur « vacarme ».  

Une écriture à la lisière constante du rêve et du songe se déploie, entrecoupée de monologues ou d’interrogations introspectives et tourmentées (« Je suis stupide, je n’ai pas de talent… »), ou d’insouciance enfantine apparente (« – Maman, Don Quichotte était gentil ? »), ou de textes indécis dans leur cheminement, si étonnants, comme le splendide « Il pleuvait, il faisait froid… ». Le rêve est indivis, nécessaire à la vie et à l’écriture, de l’aveu même de la poète : « je ne peux pas me passer d’un rêve : je porte en moi le corps bleu doré d’une jeune chose, et quand je m’imprègne, elle s’en imprègne aussi : les poètes sont ainsi. Que faire ? »

Ce substantiel ensemble de poèmes est suivi des extraits du Journal que tint Elena Gouro de l’automne 1909 à l’hiver 1912. Il y est fait état d’érotisme, de relations amoureuses, de tendresse, de notes graves, joyeuses, désespérées. Des pages splendides de solitude où les  joies et les révoltes, les sensations qu’elles apportent, fondent ses réflexions qui vont du détail anecdotique (« je peigne mes cheveux de droite à gauche au-dessus de mon front, comme les femmes ne le font généralement pas ») à la mention d’un enfant imaginaire, et cette superbe question entre autres : « Pourquoi une femme n’aurait-elle pas de multiples visages, y compris celui d’une moniale, elle connaît de si grands fossés entre son sexe et sa vie. »

A quoi reconnait-on la force d’une voix ?
A sa densité, à l’étonnement qu’elle suscite à chaque instant. On voudrait tout citer : « Je marchais, frigorifiée dans mon pardessus d’été, mais j’étais heureuse. » Etc.
Des textes où le mouvement est constant, celui du corps – il est souvent question de marche –, du regard, et des angles de vue.

Des annexes viennent compléter avec bonheur la composition de l’ouvrage. Trois textes dont le ton et la couleur ne déparent pas mais au contraire renforcent l’approche et la compréhension de l’œuvre d’Elena Gouro, poète et peintre. L’ébauche au crayon du texte Sur la langue zaoum et la préface de M. Matiouchine à l’almanach Les trois (1913) publié après la mort d’Elena, font écho à cette recherche des interrelations entre l’écriture et les autres arts, « les mots presque picturaux », et les rencontres des divers domaines qui « se complètent avec tant de joie ».

La poignante lettre de Khlebnikov à Matiouchine, son mari, après la mort d’Elena, est augmentée d’une notice où J.-B. Para rappelle le contexte et le lien d’amitié qui les unissait. Khlebnikov écrit, entre autres émouvantes déclarations en évoquant ses textes, « Ces pages au style puissant et sévère…».
Une note biobibliographique clôt l’ouvrage finement fabriqué – avec rabat –  et bellement illustré par des reproductions d’époque (Tête de cheval, 1912, Elena Gouro ; couverture du recueil futuriste « Les Trois » (1913), réalisée par Malevitch, ainsi que des photographies d’Elena Gouro vers 1905 et vers 1910 avec sa sœur Ekaterina et dans l’appartement de Saint-Pétersbourg où elle vécut avec Mikhaïl Matiouchine de 1907 à 1912.

On entre, on rêve, on médite puis ressort provisoirement de cette vaste forêt de mots prêt à y retourner, y retrouver ces cercles d’amitié et d’espérance, cette grande force énergique et radicale.
Moins familière aux lecteurs français que ses cadettes Akhmatova et Tsvetaieva – et pour cause –, E. Gouro ouvre ici, grâce à cette traduction, une brèche importante dans le paysage féminin des poètes russes connues. Un livre qui constitue un événement, une grande chance. Spassiba.

Etienne Faure

(*) Sort conjointement Le paradis des lichens, de Camillo Sbarbaro, éd.Rehauts, traduit de l’italien par J.-B. Para.

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Au magnifique catalogue des poètes parus aux éditions de Corlevour, Anne Mulpas vient ajouter une voix très sûre et singulière qui prend ici racine en Terre, Terra, Gaïa ou tapis des vaches, en toutes sortes de décors plantés pour faire entendre en un recueil polyphonique les « trois protagonistes du vivier »

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Jour chômé_un temps pour soi. Derrière la porte close, choisir un livre, se laisser appeler. MÉLUSINE RELOADED > une fée pour recharger les batteries, trouver des munitions, celles du vivre et du créer. Un conte écoféministe, un roman dystopique… oui sans doute… mais avant tout un geste.

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