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Coups de coeur et coups de gueule : la collection Cérès Franco au Grand Presbytère de Martres-Tolosane

« Dans la chaleur vacante » d’une bastide occitane se trouve un discret lieu magique. Un ancien presbytère abandonné a été transformé en une salle d’exposition lumineuse dédiée aux métiers d’art et à la création contemporaine. Depuis son ouverture en 2015, le Grand presbytère de Martres-Tolosane explore l’espace commun aux métiers d’art et à l’art contemporain. Il est vrai que cette « cité artiste » accueille depuis le XVIIe siècle des faïenciers renommés – certains maintenant les formes traditionnelles et d’autres les réinventant. Les deux étages du Grand Presbytère et son jardin, refuge de douceur et de quiétude, sont devenus peu à peu l’un des épicentres secrets de cette « curieuse bourgade toute ronde » dont Henri Calet avait remarqué l’originalité lors de son voyage aux sources de la Garonne (Garonne, roman fleuve, Bordeaux, Le Festin, 2018, p. 37).

Sous le titre « coups de cœur, coups de gueule », du 2 juin au 18 novembre 2018, le Grand Presbytère invite à découvrir une partie de la collection Cérès Franco. Le navire amiral de la collection se trouve à La Coopérative de Montolieu – un autre lieu magique. Le public peut désormais découvrir les œuvres rassemblées par la mythique galeriste – jusqu’alors réservée aux happy few comme à celles et ceux qui eurent la chance de fréquenter les galeries successives de la rue Quincampoix. Outsider art, art singulier, nouvelle figuration, néo-expressionnisme, peu importe l’étiquette quand c’est un regard qui construit ici un univers, un pays, une terre. Cérès, nom romain de Déméter, déesse chtonienne de l’agriculture – alternant fécondité et stérilité, chaleur et frimas. Deux visages, coups de cœur coups de gueule, double registre que l’itinéraire proposé par la commissaire de l’exposition, Cecilia Matteucci propose d’explorer.

À l’image des personnages de terre cuite de Juan Plannels dit d’Aifa, le regard passe d’œuvres joyeuses et colorées à des tableaux et des dessins sombres et torturés. Rires, explosions et floraisons de couleurs et de formes chez Timothy Archer, John Christoforou, José de Guimaraes, Jaber ou Bengt Lindström. Homme noir, grande huile sur toile de Christine Sefolosha, réunit cette double intensité, coups de cœur et coups de gueule, rage et lumière. Les œuvres de Stani Nitkowski, Sabhan Adam et Jean Rustin expriment peur, angoisse et révolte – et l’on éprouve une joie immense de pouvoir les contempler ici, dans le calme et la tranquillité que requièrent ces peintures puissantes. L’artiste syrien Sabhan Adam n’a cessé de creuser l’énigme de visages émergeant de la terre et du sable, figures humaines en pleine métamorphose – mutantes à l’égal des céramiques grotesques et étranges de Joseph Kurhajec. Visages mi-hommes mi-bêtes, corps torturés, abîmés, rongés par on ne sait trop quel mal. L’homme repu de Nitkowski, l’indispensanble Nitkowski, hurle une rage et une révolte brutale et innocente. Un tableau de Jean Rustin montre une femme exhibant sa Blessure entre les seins – image véritable, saisissante et bouleversante de l’humaine mortelle condition. Nombreux sont les artistes représentés : René Allio, Roman Cieslewicz, Yannis Gaïtis, Marie Jakobowicz, Michel Macréau, Évelyne Postic… sans compter quarante ex-votos brésiliens surplombant la salle.

Dans une cabane au fond du jardin un film retrace la vie de Cérès Franco et rappelle son importance dans l’histoire des arts depuis les années 1970. Une autre des grandes qualités de cette exposition tient dans ce portrait en creux de la collectionneuse. Goût des formes et des couleurs, amour de l’énergie négatives ou positives, volonté farouche de conserver, même déformée, même torturée, la présence de la face humaine et des corps. Miroir d’une création contemporaine hors-les-murs et hors-normes. À l’heure où, à Paris, ferment les portes de la Maison rouge – ce haut lieu vivant de l’art contemporain, on ne peut que se réjouir de cette présence continue de collections d’exception échappant aux lois d’un marché à l’état gazeux. En 2014, Antoine de Galbert exposait sa collection personnelle et rappelait de façon éclatante le rôle-clef de l’œil du collectionneur. À la Coopérative de Montolieu comme au Grand Presbytère de Martres-Tolosane, la collection Cérès Franco confirme de façon éclatante combien certains regards demeurent irremplaçables pour découvrir l’art vivant.

François Bordes

« Coups de cœur, coups de gueule ». Un regard sur la Collection Cérès Franco
Jusqu’au 18 novembre 2018
Le Grand Presbytère
6 Place Henri Dulion 31220 Martres-Tolosane
http://www.mairie-martres-tolosane.fr/fr/decouvrir-martres/le-grand-presbytere.html

Signalons qu’Hervé di Rosa sera l’invité du Salon des arts du feu de Martres-Tolosane du 1er au 4 novembre.
http://www.mairie-martres-tolosane.fr/fr/decouvrir-martres/salon-des-arts-et-du-feu.html

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à Montolieu, exposition En quête de Graal, du 31 mars au 04 novembre 2018.
http://www.collectionceresfranco.com