Note de lecture

#3 Joe Bousquet en biographie

Le lecteur du premier tome de ce Joe Bousquet d’une mort l’autre avait laissé Joe Bousquet amoureux, blessé prénatal et blessé de guerre, au terme d’un itinéraire personnel marqué par les intersignes, sous-tendu par la mélancolie et qui ne laissait pas de traces apparentes dans le domaine littéraire. Le même lecteur apprendra que Marthe Marquié, rencontrée un soir de 1916 à l’opéra de Béziers, est revenue après-guerre auprès de Joe Bousquet, pour lui dire qu’elle n’avait pas écrit elle-même les lettres qu’elle avait envoyées au soldat Bousquet, pas même celle qu’il portait dans sa vareuse au moment de son presque mourir. La nature de la blessure, objet de savants discours, son caractère guérissable ou non, l’aubaine que constitue la nature désormais non sexuelle de ses amours — sans oublier les témoignages, à la fiabilité variable, sur d’éventuels regains — tout cela tresse les données d’une vie à venir et les intensifie. Les noms de femmes se succèdent : Marthe Marquié, Francine Grizou, Suzanne Durand, Ginette Conquet, Ginette Lauer, Germaine Mühlethaler-Tartaglia.

Le passage à la littérature fut l’événement le plus net et le moins expliqué de cet itinéraire, avant les travaux de Paul Giro. Comme Jean Paulhan le pressent, Joe Bousquet n’a presque rien lu, est à peu près inculte. Paul Giro ne croit pas à la thèse de René Nelli, pour qui le passage de Joe Bousquet à la littérature fut préparé de longue date. Parmi les juvenalia un court texte a été conservé, Paroles d’un lépreux sans nom, participation de Bousquet à un concours organisé par L’Impartial Français. Bousquet envoie, même à André Breton, une plaquette sur son ami carcassonnais François-Paul Alibert, aux antipodes de son destinataire, et signée Pierre Maugars, un pseudonyme de mauvais garçon. Le récit est plus beau si, abandonnant les degrés d’une vocation progressive, on accepte l’idée d’une conversion soudaine à la littérature, considérée comme la seule issue, relativement viable, à la double situation, amoureuse et destinale, dans laquelle Joe Bousquet se trouve enfermé. C’est lui qui écrit dans la revue d’Eugène Jolas, transition : « Je ne saurais pas dire qui je suis. Je suis celui qu’elle regarde. » La prose de Joe Bouquet est riche en ces joyaux.

Faudrait-il penser que le lien entre blessure et non-sexualité prépare idéalement Joe Bousquet à se rapprocher du surréalisme, comme il le fit à partir de l’automne 1924 ? Comme à l’ordinaire (Diderot, Flaubert), les lettres d’amour marquent la distance, et peut-être le désir de distance, autant qu’elles expriment celui de proximité. Les lettres de Joe Bousquet à Marthe Marquié n’échapperaient pas à cette sorte de règle : comment s’en débarrasser, écrire. Le modèle idéal d’une lettre d’amour est ainsi l’anti-modèle de l’amour. Toujours est-il que le surréalisme donne lieu, sous la plume de Paul Giro, à de belles pages compréhensives, qui réinsèrent Joe Bousquet dans le tissu des relations avec les surréalistes, y compris, comme signataire, sur le plan politique. Que Joe Bousquet n’ait jamais publié aucun texte dans la Révolution surréaliste importe peu et oblige à remarquer sa très ponctuelle participation au Surréalisme au service de la Révolution, une carte postale irrespectueuse envoyée au général Henri Gouraud. La densité de ses relations à Gala Éluard, la première à lui parler de peinture moderne, à Paul Éluard aussi, qui n’était pas le dernier, loin s’en faut, à se mettre en colère, la construction de René Char en ennemi déclaré, en disent plus long sur la révélation qu’a pu être pour lui, tellement ignorant, la lecture de tel ou tel recueil du poète. Joe Bousquet se montre réceptif à chaque entame d’un travail collectif nouveau, non sans éprouver les affres des mœurs littéraires, taillées, faut-il le croire, dans l’étoffe des calculs, des réponses absentes et de la réversibilité des discours : Pierre Jean Jouve peu pressé, malgré une note de lecture positive, de servir de marchepied perpétuel à Joe Bousquet, avant que ne se présente une figure de substitution, Jean Cassou, qui lui disait tant aimer ses œuvres, permettant ainsi à Joe Bousquet de s’affranchir, non de l’esprit, mais d’une certaine chefferie surréaliste ­— nous sommes ici déjà sortis du mouvement.

Le docteur Picon, médecin-chef de la place de Carcassonne, homme cultivé, avait pris Joe Bousquet sous son aile. Normalien, professeur de philosophie à Carcassonne, prestigieux et iconoclaste, Claude-Louis Estève prête à Joe Bousquet les livres qui lui manquent. Tous deux ont fait partie de la petite équipe qui a soutenu Joe Bousquet dans ses premières tentatives, bientôt détruites, comme son premier texte consacrée à Marthe Marquié. D’autres noms émergent, connus sous un autre jour, comme celui de Paul Bénichou, futur spécialiste des morales du grand siècle et que l’on découvre, dans sa jeunesse, amateur passionné du surréalisme, aux côtés — cela nous étonne moins — de Ferdinand Alquié. Un développement centré sur André Gaillard confirme ce que nous savions déjà, de sa relation de quelques mois avec Germaine Pascal, sans autre précision sur les textes, si c’est le cas, qui auraient pu passer de Paris à Marseille, mais aussi du remords de Paulhan, après une note qu’il écrit destinée à Commerce, et qui ne fut pas publiée — mais où a-t-on vu que Commerce ait jamais publié des notes de lecture ? Ajoutons le nom de Carlo Giuseppe Suarès, ses Messages d’Orient (avril 1926-septembre 1927) et ses Cahiers de l’étoile (1928-1930), celui de Matarasso, dont on a vu l’année dernière en librairie les envois que lui faisait Bousquet. Autant de médaillons sertis dans le portrait majeur.

Paradoxalement, les jugements négatifs sur l’œuvre abondent. En 1925, les deux qualifications « obscur et sans force » résument l’avis fort sévère de Gala Eluard sur les manuscrits que vient de lui envoyer Bousquet. Jean Paulhan n’a aimé ni La Fiancée du vent de 1928, ni l’essai de 1930, « Présentisme » paru dans Voie libre au Sans-Pareil, ni le roman de 1932, Il ne fait pas assez noir. La compagnie du professeur Estève n’a pas suffi pour faire de la pensée de Bousquet un système cohérent, voire accessible. La plupart des lecteurs de Joe Bousquet ont eu, d’une page à l’autre, ce sentiment. Et Joe Bousquet, dont la mélancolie est toujours disponible, est le premier à le savoir. Il ne peut que constater le silence total qui marque dans la presse la parution du Rendez-vous d’un soir d’hiver. Les coups portent, comme celui de la mort de Claude-Louis Estève, vécue comme le signe avant-coureur, et évitable, de la mort à venir, celle qui importe, la sienne. Pour couronner le tout, Joe Bousquet ne sera jamais un auteur de la collection « Métamorphoses », cette couronne des auteurs de Jean Paulhan.

L’intérêt de la biographie de Paul Giro réside cependant dans sa volonté de ne tenir pour définitive aucune des études précédentes, dans son mouvement de reprise et d’élan à partir d’elles, à nouveaux frais. Une atmosphère de dureté domine, autant qu’elle leur est sous-jacente, les relations affectives, les tensions éditoriales, les rivalités entre animateurs de revues. Au fil des pages, on s’habitue à penser complaisance pour rosserie, ressentiment pour mémoire et stratégie pour injure, quand celle-ci n’est pas retirée. « Je me sens votre étranger. Que dois-je faire du manuscrit ? », écrit Paulhan ; « Paulhan ne couvre d’éloges que les gens qu’il n’estime pas », écrit un autre. Outre la visite d’un Paul Éluard épuisé par la maladie, la vie de Joe Bousquet a été marquée par deux visites majeures, celle d’André Gide — qui venait régulièrement à Carcassonne visiter François-Paul Alibert, lequel oubliait de proposer à Gide de le présenter à Joe Bousquet — et celle de Jean Paulhan — qui oublia, lors de sa première visite, dans les tout derniers jours de janvier 1939, de demander à voir la chambre aux tableaux, lacune réparée lors de la deuxième visite.

Le recours aux correspondances permet d’élaborer et de tenir un autre discours littéraire, fondé sur le privé, non sur les publications, sur l’intime, non sur l’extime, sur l’intériorité inaboutie, celle qui ne laisse pas d’œuvre. Il y faut de réelles qualités de compréhension, une grande sensibilité aux signaux faibles, une véritable habileté à disposer les pièces d’un puzzle dont peut-être l’image modèle est encore à inventer. Le risque est d’entrer, non dans les arrières pensées, mais dans les arrières cours. La question de la relation de cette construction critique aux œuvres publiées continue à se poser.

Il reste aussi que Jean Paulhan a refusé la publication, chez Gallimard, des œuvres de Joe Bousquet, renonçant à jouer ce double jeu : ami et éditeur. D’une note élogieuse de Gabriel Bounoure qui commençait par le négatif, sur La Tisane de sarments, Paulhan ne publie dans La NRF que la première partie. En 1941, avec l’accord de l’auteur, il coupe le texte de Traduit du silence pour en effacer les traces d’identification. La graphomanie de Joe Bousquet avait peu de chance de convaincre un grand éditeur, fût-ce Denoël, et toutes les raisons, bien au contraire, de l’effrayer. Il en résulta une dispersion posthume féconde et dommageable, beaucoup d’approximations et de confusions, en même temps que l’activité des éditeurs, heureux de porter le nom de Bousquet à leur catalogue rencontrait la fidélité des amateurs, heureux de s’ébattre dans ce mysticisme sans obligation ni sanction comme de faire leur miel dans cette prairie où ils pouvaient butiner à leur aise.

Est-ce parce que la figure de Jean Paulhan domine la fin du livre ? Une fois celui-ci refermé, le lecteur se dit que notre biographe s’est montré compréhensif à l’égard du monde surréaliste, sévère à celui de Jean Paulhan, dont les arrière-pensées sont plus fréquemment analysées à son détriment, que celles d’un André Breton, par exemple. Cette polarisation peut étonner, et d’autant plus que Joe Bousquet ne cesse d’écrire à Jean Paulhan, plus qu’à tout autre, alors qu’il savait sans doute assez clairement que son œuvre n’entrait pas dans l’esprit NRF, raison quasiment suffisante, dans son cas, pour trouver un accueil favorable aux Cahiers du Sud de Jean Ballard, et en chercher un autre ailleurs, chez Denoël. Nous l’avons toujours dit, sa vigilance à l’égard du surréalisme était à la mesure de sa passion première : « Quand je songe à Breton, à Éluard, je vois des hommes qui ont d’abord apporté les exigences les plus fortes, les plus bouleversantes à force de justesse, celles auxquelles je suis le moins prêt à renoncer », écrit-il par exemple à Bousquet le 1er mai 1929. Jean Paulhan, qui dans sa carrière a été en liens avec plusieurs milliers d’auteurs, construit les sommaires de La NRF, pour les années 1938, 1939, 1940 : qu’on les lise ou les relise seulement. C’est là qu’est son génie d’éditeur, non dans une liste de refus.

On nous annonce déjà le premier tome de la correspondance de Joe Bousquet avec Jean Paulhan, avant le tome troisième de cette biographie, que nous suivrons également avec attention. Jean Paulhan aura d’abord été le premier lecteur, ô combien patient, des lettres, s’il les lisait toutes, de Joe Bousquet à Jean Paulhan. Cette biographie monumentale sera-t-elle un tombeau définitif ? Toutes les grandes œuvres éditoriales font courir ce risque à leur objet. Indépendamment des beaux succès, déjà amorcés, qu’il faut souhaiter à son auteur et à son éditrice, espérons qu’un jeune lecteur de province, se levant un jour dans une autre ville natale, la sienne, se lance à son tour dans les œuvres complètes de Joe Bousquet, chez quelque courageux éditeur. Au masculin comme au féminin, il y en a. La preuve.

Bernard Baillaud