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N° 9, mars 2013 – Ecrivain invité

Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet naît le 30 juin 1925 à Moudon, entre Lausanne et Berne, dans le canton de Vaud, en Suisse. C’est une région campagnarde dont Gustave Roud a fait le décor de ses Géorgiques. A propos de ce poète auquel il doit, de son propre aveu, beaucoup, Jaccottet dira que « le paysage spirituel où il errait… » se situait à mi-chemin « entre la clarté latine et le rêve germanique ». Le milieu est protestant, très puritain. A lire un des rares fragments réellement autobiographiques de La Semaison, l’enfance de Jaccottet ne fut guère joyeuse.
En 1933, la famille s’installe à Lausanne. Les études sont marquées par la découverte du grec ancien, puis l’étudiant fait la rencontre des œuvres de Rilke, Claudel, Baudelaire; il est conduit à travers eux vers la poésie moderne lorsque, en 1940 (il a 15 ans), il offre à ses parents le manuscrit de son premier recueil : Flammes noires (non édité). Le jeune homme rencontre Gustave Roud pendant la guerre. C’est la naissance d’une longue et sereine amitié. Les premiers poèmes publiés le sont en 1944 ; le premier livre, Trois poèmes aux Démons, paraît en 1945. Jaccottet donne de nombreux textes, poèmes, proses ou notes critiques dans plusieurs revues romandes. Il écrit des pièces de théâtre lues en public ou destinées au théâtre de marionnettes de son ami Gilbert Koull. Dans le Lausanne de la guerre et de l’après-guerre, il participe à la vie des arts et des lettres de manière très diverse et très active. A travers les artistes et les poètes qu’il fréquente à l’atelier de Lélo Fiaux, une femme peintre d’environ dix ans son aînée, c’est une ambiance un peu « bohême », comme d’un Montparnasse lausannois, qui permet à Jaccottet de s’arracher quelque peu au rigorisme de son éducation.
Les nombreux voyages en Italie à partir de 1946 sont d’abord voilés par ce que Jaccottet appelle une « sotte mélancolie », mélancolie qui cependant n’empêche pas l’action puissante, bienfaisante, de Rome et de l’amitié d’Ungaretti ; Libretto (La Dogana, 1999) sera le fruit de ces différents séjours. Aux côtés de celles que nous publions d’autres notes de voyages paraîtront : en Israël : Israël, cahier bleu (2004) ; en Syrie et au Liban : Un calme feu (2007), en Grèce : Cristal et fumée (1993), mais aussi d’autres notations nées de simples promenades, comme les ombreuses Notes du ravin (2001), tous écrits publiés par Fata Morgana, ou Beauregard (Zoé, 2007).
Arrivé à Paris à l’automne 1946, s’il ne parvient pas à s’intégrer dans une société littéraire qu’au fond il n’aime pas, il noue de belles amitiés : Francis Ponge en particulier, et, d’un tout autre côté, des écrivains du groupe de la revue 84, Pierre Leyris, André Dhôtel et Henri Thomas, sans oublier ses contemporains André du Bouchet, Yves Bonnefoy et Jacques Dupin. Cette période parisienne est également marquée par le début de l’activité de traduction avec la publication de La Mort à Venise (1947) de Thomas Mann, et du Merle de Robert Musil, en 1948.
Le mariage en 1953 avec Anne-Marie Haesler, originaire du canton de Neuchâtel, et l’installation à Grignan lui permettent de trouver un équilibre intérieur et une justesse du rapport au monde jamais atteints auparavant. Son travail de poète et le travail de peintre de sa femme sont deux recherches de la lumière, deux « poursuites du réel » étroitement tressées l’une à l’autre. En 1953 paraît L’Effraie et autres poésies, chez Gallimard. D’autre part le travail harassant de traducteur (traductions du grec, Le Banquet de Platon, L’Odyssée, pour le Club français du Livre, de l’italien (Ungaretti, Leopardi, Cassola), de l’allemand (Rilke, Hölderlin), en attendant l’espagnol (Gongora), et le russe (Mandelstam), la tenue de chroniques critiques pour plusieurs journaux et revues (la NRF dès 1953) sont les moyens de faire vivre une famille : Antoine naît en 1954, Marie en 1960. C’est plus tard seulement que viendront les prix, les bourses qui permettront d’alléger un peu les jours.
En 1957, Mermod publie La Promenade sous les arbres, méditation sur les pouvoirs de la vision et de la poésie, à partir d’une réflexion que lui inspire le poète mystique irlandais George Russell, dit A.E. La même année paraît sa fameuse traduction de L’Homme sans qualités de Robert Musil, qu’il révèle au public français. En 1958 la collection Blanche publie L’Ignorant.
Entre 1957 et 1960, « maintenu loin de la poésie comme par un enchantement maléfique » (La Promenade sous les arbres p.143), le poète trouve une issue provisoire à ce marasme dans le travail de la prose (Elément d’un songe, 1961). L’expression la plus nue de la difficulté, et son dépassement, se trouvent dans L’Obscurité, le seul récit développé de Jaccottet (1961). Ses « carnets » seront publiés chez Payot, à Lausanne d’abord (1963) puis par Gallimard, en 1971 et en 1984, sous le titre La Semaison.
Les années qui suivent donnent à Philippe Jaccottet de traverser plusieurs deuils aussi douloureux que recréateurs : Gustave Roud en 1976, son beau-père Louis Haesler, et la propre mère en 1974. En naîtront deux livres : Chants d’en bas et Leçons ; dans ce dernier Jaccottet s’exprime le reproche d’avoir jusque-là parlé trop légèrement de la mort « je suis gêné de ce que j’ai dit. […] J’ai eu le front de prêcher aux vieillards ». À la lumière d’Hiver (1977), et Pensées sous les nuages (1983) sont des livres plus apaisés. En 1990, Cahier de verdure est le livre d’une humble métamorphose qui prend source dans les « leçons » des années 70 : « L’effacement soit ma façon de resplendir ». Ce peu de bruits est le dernier recueil original actuellement paru (2011).

« Il se verrait plutôt, ce poète, dans une cave que sur des tours ; sans ornements royaux, mais vêtu comme n’importe quel homme soucieux ; chaque année plus oublié, plus enseveli par l’obscurité grandissante ; ne parvenant qu’à grand peine à préserver la flamme d’une bougie de quelque tempête soufflant dans son souterrain avec rage et sans relâche. Certes, ce n’est plus le Soleil qu’il fut peut-être au commencement ; ni un Fils du Soleil ; ni même un Porte-flambeau ou un Phare ; tout juste une espèce de vieux Chinois anonyme, peignant dans une cave à la lumière d’une bougie, appliqué à figurer sur sa page peut-être une montagne, une cascade, ou un visage de femme ; et il rêve cette montagne, ces eaux, ces yeux si merveilleusement, si parfaitement peints, avec une si fine, si pure, et si modeste perfection que, s’il tendait cette page à un voisin en difficulté, sur le point de mourir et se débattant, cet homme, examinant la page terminée, sourirait d’un air d’intelligence et, la page dans la main comme un débris d’un nouveau Livre des Morts, passerait sans peur ni regrets le seuil du très sombre espace qui l’attend pour l’engloutir ou le changer. »

P. Jaccottet, Discours de remerciements pour le prix Rambert, 1956.