Le semeur de chemins – Série Joe Bousquet
#2 François Bordes L’adresse à Cassou
Joe Bousquet, Lettres à Jean Cassou (1930-1950), Gallimard, « Les cahiers de la nrf », 2025
En attendant la parution du deuxième volume de la biographie intense et minutieuse de Paul Giro, on se plongera avec le plus vif intérêt dans la nouvelle édition très augmentée des lettres de Joe Bousquet à Jean Cassou. En 1970, Jean Cassou en avait publié 30 aux éditions Rougerie. Il en avait confié l’ensemble à un jeune écrivain et chercheur, Jean-Pierre Teboul. L’ensemble de 107 lettres est ici présenté et édité par Dominique Bara et Hubert Chiffoleau.
Cette édition complète montre la naissance, l’affirmation et l’épanouissement d’une indéfectible et vibrante amitié littéraire. Non seulement l’on y voit se déployer tout le « travail de l’œuvre » de Bousquet, ses lectures (autant des poètes, des surréalistes que des philosophes), ses travaux d’écriture, ses doutes et ses angoisses, ses amitiés et inimitiés, ses luttes quotidiennes – on découvre aussi les calculs, stratagèmes et tentatives déployées par Bousquet pour être publié. « Je n’ai pas des illusions de provincial et sais fort bien qu’être édité à la N.R.F. quand on habite Carcassonne, c’est un miracle » écrit-il en mars 1931. Le poète revuiste (il anime la revue Chantiers depuis 1928) cherche un éditeur et s’appuie sur le conseil et le jugement de Cassou, alors inspecteur général des arts appliqués et conseiller littéraire (avec Henri Michaux) des éditions J.-O. Fourcade. Entre les fulgurances et les réflexions du poète occitan, se dessine toute une lutte pour la reconnaissance. Cet ensemble est un témoignage de première main pour comprendre et connaître une grande part de la lutte intérieure et extérieure du poète avec lui-même comme avec le monde littéraire de son temps. Les revues jouent naturellement un grand rôle et l’on voit se construire une petite fraternité dont on sait la force de brasier et de foyer ardent. Jean Ballard et les Cahiers du sud occupent bien sûr une place imminente.
Cassou avait une haute conscience de la valeur de ces lettres: en 1940, entré en Résistance, il les confia précieusement à une amie, la poétesse Yanette Delétang Tardif. En les publiant en 1970, en les confiant à Jean-Pierre Teboul, il s’assura de leur bonne transmission et circulation. Cet ensemble constitue en effet un petit mémorial d’une amitié poétique incandescente.
Concernant Bousquet, nous en saurons plus encore en lisant le prochain tome de Paul Giro. Ici, l’occasion est merveilleuse de découvrir en détail et en creux le rôle de Jean Cassou, personnalité quelque peu oubliée aujourd’hui dont le rôle public (il dirigea le Musée national d’art moderne, présida l’Institut d’études occitanes et le Comité national des écrivains) et politique (il participa au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et fut membre du cabinet de Jean Zay) fut d’envergure. Il accompagne Bousquet dans « la foutue opération d’écrire »… et de publier. Le courant circule dans les deux sens : Cassou écrit sur Bousquet et lui dédie un livre. Ces lettres aiguisent et redoublent le désir de connaître celles de Cassou. Les éditeurs les disent « dispersées, égarées, vendues aux enchères ». On en trouve pourtant une brève citation en note de bas de page, ainsi p. 126, où Casssou écrit: « Vos manuscrits sont dans les mains de Jean Paulhan »… On aurait aimé trouver dans ce volume plus de mots de Cassou. Les pages de cette amitié littéraire intense incitent en effet à redécouvrir son œuvre. Un jour au Livre de sable, bouquiniste commingeois, j’ai eu la chance de trouver Pour la poésie, un recueil de critiques paru chez Corrêa en 1935 – une traversée lumineuse de la poésie, de Gongora à Bousquet. Cassou y parlait de son ami de Carcassonne: « Aussi la prose de Bousquet tremble-t-elle, par moment, de cette foi prophétique, enfantine, bégayante, qui éclaire de sa lueur nocturne les écrits de Novalis. Un espoir infini, palpitant, l’anime, un espoir de cette espèce singulière d’espoirs que l’on rencontre chez les seuls poètes ».
Ce même espoir traverse les lettres incandescentes de Joe Bousquet à Jean Cassou.
François Bordes